Les diagnostics infirmiers : une question toujours d’actualité

 

« Le diagnostic infirmier » : voici une notion qui brille par son absence dans les milieux de soin. Pourtant, l’enthousiasme ne manque pas d’apparaître sur les visages des collègues, hochant la tête et montrant leur accord lorsque l’on évoque ces formulations porteuses de sens et de contenu scientifique. Il est même rare, d’après ma propre expérience, de rencontrer un collègue ou un supérieur qui n’accorde aucun crédit à cette notion. Et pourtant…

Les diagnostics infirmiers ont vu le jour dans les années 1970 en Amérique du Nord, avec 34 diagnostics initiaux. Depuis, cette notion a été portée haut et fort à travers le monde grâce à de nombreuses personnalités et organisations, dont l’organisation de référence est la NANDA-I. Aujourd’hui, on compte 277 diagnostics infirmiers, régulièrement révisés et étayés par des données de plus en plus probantes.

Mais qu’est-ce qu’un diagnostic infirmier ?

Pour un esprit averti, cette question peut paraître banale. Il suffit, en apparence, d’ouvrir un manuel de diagnostics infirmiers pour en trouver la définition. Pourtant, dès que l’on creuse le sujet avec un esprit peu ou non averti, les lacunes et la confusion apparaissent rapidement.

C’est précisément cette confusion persistante qui rend encore cette question d’actualité. Pourquoi, par exemple, des termes comme « constipation » ou « escarre » sont-ils considérés comme des diagnostics infirmiers alors qu’ils sont, à l’origine, des diagnostics médicaux ? Pourquoi parle-t-on de « dégagement inefficace des voies respiratoires » alors que « encombrement bronchique » semble suffire ? Les choses se compliquent davantage lorsqu’il s’agit des diagnostics relevant de la sphère relationnelle. Qui n’a jamais entendu un collègue qualifier un patient « d’exigeant », « qui se laisse faire » ou « à stimuler », sans apporter de justification clinique objective à ce jugement ? Et qui ne connaît pas cette réplique « magique » qui met fin à toute réflexion : on n’est pas des psychologues.

Ainsi, aussi surprenant que cela puisse paraître, la question « qu’est-ce qu’un diagnostic infirmier ? » demeure d’actualité, n’en déplaise au « clan » des convaincus de la pertinence de cette notion.

Comment, alors, aborder cette question ?

Lorsqu’une personne se retrouve confrontée à une situation donnée, elle y réagit nécessairement d’une manière qui lui est propre et unique. Ces réactions, qui s’expriment extérieurement par des manifestations émotionnelles ou physiques (pleurs, tristesse, colère, agitation, sourire, plaintes, etc.), témoignent d’un vécu interne qui les sous-tend.

Dans le contexte de la maladie, les situations auxquelles la personne est confrontée sont souvent désagréables et éprouvantes. Elles impactent négativement son vécu, et celui-ci s’exprime à travers des réactions observables.

Or, si l’on admet que la principale préoccupation de l’infirmier est la personne soignée, il devient évident que, en dernière analyse, c’est de son vécu qu’il s’agit de s’occuper : le vécu physique, psychique, relationnel et spirituel.

Dès lors, une question de bon sens se pose : un infirmier peut-il s’occuper du vécu d’une personne sans disposer des moyens théoriques et pratiques pour le faire ?

À cette question, deux réponses principales émergent : celle de « l’école du feeling » et celle de « l’école des diagnostics infirmiers ».

Par « école du feeling », j’entends une approche dans laquelle le soignant accorde davantage de crédit à sa propre perception qu’au vécu réel de la personne soignée. Les réactions de cette dernière sont interprétées selon des critères subjectifs, décrites à l’aide de termes approximatifs, parfois présentés comme professionnels. Parfois, ces interprétations tombent juste. Mais bien souvent, elles passent à côté de la complexité du vécu du patient, réduite à des formules telles que « patient exigeant », « colérique », « ne comprend rien », « se laisse faire » ou encore « il dit qu’il a mal mais il dort ». Les adeptes de cette école naviguent, à mon sens, dans l’océan des réactions humaines sans carte ni boussole.

À l’inverse, l’école des diagnostics infirmiers regroupe celles et ceux qui œuvrent depuis des décennies à construire un corps de savoir structuré selon une architecture rigoureuse. Convaincus que le vécu d’une personne ne peut être abordé uniquement par le ressenti subjectif, ils ont choisi la voie de la réflexion. Ils ont identifié les réactions humaines les plus fréquentes, les ont nommées et définies avec des termes précis. Ces formulations, regroupées sous la notion de diagnostic infirmier, nous ont permis de sortir d’un enfermement subjectiviste dans la relation de soin. Elles nous offrent aujourd’hui un langage clair et structuré pour aborder le vécu des personnes de manière réfléchie et objective.

En résumé, chaque réaction manifestée par une personne face à un problème de santé traduit un vécu. Pour identifier et aborder ce vécu de manière objective, une approche structurée et des formulations professionnelles sont nécessaires. C’est précisément ce que permettent les diagnostics infirmiers et leur processus de raisonnement clinique. Un diagnostic infirmier exprime objectivement une réaction traduisant un vécu.

À la lumière de ces éléments, il devient aisé de répondre à l’accusation selon laquelle les diagnostics infirmiers ne seraient qu’une pâle copie des diagnostics médicaux. Certes, certains diagnostics infirmiers utilisent des termes communs au vocabulaire médical. Mais sur les 277 diagnostics existants, seuls quelques-uns répondent à cette remarque. Et surtout, la question dépasse largement une simple querelle de mots.

L’erreur majeure consiste à confondre les deux approches. L’approche médicale est avant tout symptomatologique et centrée sur les mécanismes biologiques, tandis que l’approche infirmière est orientée vers le vécu de la personne face à ces symptômes. On peut ainsi qualifier cette dernière d’« approche vivantielle », centrée sur l’expérience vécue que la personne exprime à travers ses réactions, et que les diagnostics infirmiers viennent formuler de manière objective. J’utilise ce néologisme, forgé à partir des mots « vécu » et « essentiel », pour souligner l’importance fondamentale du vécu de la personne, tel qu’il se manifeste dans ses réactions face à la situation de santé.

Cette distinction est fondamentale, car elle conditionne l’accompagnement thérapeutique. Là où le diagnostic médical vise à traiter la cause, le diagnostic infirmier vise à soutenir et améliorer le vécu de la personne. Il en va de même pour la douleur, la constipation, les escarres, et l’ensemble des diagnostics infirmiers partageant une terminologie commune avec le médical.

Ainsi, les diagnostics infirmiers ne sont pas une copie des diagnostics médicaux, mais l’expression originale d’une vision infirmière structurée, réfléchie et autonome.

Maintenant que nous avons acquis cette vision des diagnostics infirmiers, prenons leur définition officielle donnée par la NANDA-I et faisons le rapprochement avec celle-ci :
« Le diagnostic infirmier est l’énoncé d’un jugement clinique sur les réactions aux problèmes de santé actuels ou potentiels et aux processus de vie d’une personne, d’une famille ou d’une collectivité. »

(1) Le diagnostic infirmier est « l’énoncé d’un jugement clinique », c’est-à-dire une formulation qui répond à un processus de réflexion fondé sur l’observation objective des données cliniques.
(2) Il s’agit d’un jugement clinique « sur les réactions aux problèmes de santé », c’est-à-dire sur les réactions qui expriment le vécu de la personne dans sa confrontation au problème de santé.
(3) Les réactions peuvent être « actuelles ou potentielles », c’est-à-dire qu’elles expriment soit un vécu présent, soit un vécu susceptible de se produire si certains facteurs de risque viennent à se réunir.
(4) Les réactions peuvent être liées « aux processus de vie », c’est-à-dire à un vécu en lien non pas avec un problème de santé spécifique, mais avec les différents stades du développement de la vie.
(5) Enfin, ces réactions concernent « une personne, une famille ou une collectivité ». Cette dernière donnée montre bien l’étendue des diagnostics infirmiers et leur potentiel à couvrir et à comprendre bien plus que le seul vécu d’une personne isolée.

À la lumière de ce rapprochement, il apparaît clairement que, dès lors que l’infirmier s’intéresse au vécu de la personne, il gagne en efficacité et en professionnalisme en s’inscrivant dans l’approche des diagnostics infirmiers. En effet, celle-ci lui offre la possibilité de penser ses patients selon un processus objectif de raisonnement et de jugement clinique. Elle lui permet d’identifier les problèmes réels qui affectent le vécu de ses patients, en les nommant clairement à l’aide de formulations précises. Elle lui permet également de repérer les problèmes potentiels susceptibles de menacer ce vécu, toujours à l’aide de formulations claires et rigoureuses. Elle ouvre enfin les horizons de la réflexion infirmière au-delà de la seule personne, vers la famille et la collectivité. Elle permet à l’infirmier de faire reconnaître la portée réelle de son rôle auprès des autres professionnels. Enfin, elle lui offre la possibilité de s’émanciper d’une pratique réduite au seul technicisme, pour réinvestir pleinement la dimension humaine du soin, en redonnant toute sa place à la relation, à l’écoute et au vécu singulier de la personne soignée.

 

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